Etre intellectuel, c’est être responsable…

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Au cours de l’une de mes interventions au Mount Holyoke College dans le Massachusetts, une étudiante en Administration et Sciences Po, curieuse, l’air timide mais sûre d’elle-même m’a posé la question suivante : « Quel est le rôle ou plutôt l’apport des élites intellectuelles dans le développement de votre pays ? » Surpris et embarrassé, ne sachant quoi répondre face à une interrogation si délicate et qui exige le plus de prudence et de sincérité possible, je me suis mis à tourner autour du pot. Évoquant entre autres Jean-Price Mars qui, dans la préface de La vocation de l’élite, soulignant le désarroi dans lequel il a trouvé l’élite de ce pays depuis l’intervention américaine dans les affaires d’Haïti. Comme si tout était perdu d’avance. Point besoin de se battre ou de faire quoi ce soit pour remettre les pendules à l’heure. Sur toutes les lèvres, dit-il, un seul leitmotiv : « il n’y a rien à faire[1] ». Finalement, je me suis tiré d’affaire tant bien que mal.

Des années plus tard, je me suis rendu compte qu’à quel point j’avais menti à moi-même et à cette étudiante et tous les autres qui, suspendus à mes lèvres, les yeux grands ouverts, attendaient une réponse qui pourraient les aider à comprendre le phénomène haïtien. Pauvre que je suis, je n’ai pas su comprendre, qu’en dehors de toutes formes de considérations politiques, économiques, il s’agit avant tout de « préoccupation des affaires humaines ».

L’intellectuel a une grande responsabilité

C’est ainsi que je me suis mis à penser sur la véritable responsabilité des élites intellectuelles tel que l’énonce Chomsky. Il nous dit que l’intellectuel comme « agent moral » – et c’est à peu près tout ce qui le distingue du monstre – est confronté à « un impératif moral à rechercher et à dire la vérité du mieux possible, à propos des sujets qui importent et à ceux qu’elle intéresse au premier chef[2] ». L’intellectuel, dans ce sens, a donc une grande responsabilité devant la société. C’est donc à lui de donner le ton, de l’orienter vers la marche du progrès, de la civilisation par le biais des idées transformatrices. Lors des grands bouleversements et troubles politiques, il se doit d’agir de façon sereine et sans parti pris afin d’orienter l’opinion public – donc la société – dans le sens de la vérité, en dehors de quelque mobile que ce soit, sans se faire marchander. En plus d’inspirer confiance, il doit aider à créer chez le citoyen cette prise de conscience apte à le porter à comprendre les problèmes et complexités sociales et les moyens à mettre en œuvre pour mieux agir sur le social.

À ce titre, l’intellectuel, comme le courant électrique, représente un carrefour à deux pôles : l’éclaireur et le militant. Il « dispose de quantités d’outils qui lui permettent de connaître le monde[3] », nous dit le valeureux Frankétienne.

Ne me demandez surtout pas ce qu’il faut faire de l’intellectuel haïtien ni même ce qu’il fait ou à quoi pense-t-il !

 

Dieulermesson PETIT FRERE

 

[1] Jean Price-Mars, La vocation de l’élite [1919], Port-au-Prince, Presses nationales d’Haïti, 2001, p. 9.

[2] Noam Chomsky, Responsabilité des intellectuels [1996], Québec, Agone/Comeau & Nadeau, 1999, p. 15.

[3] Yves CHemla, Daniel Pujol,  « Le mouvement spiraliste. Frankétienne », Revue Notre Librairie : Littérature haïtienne. Des origines à 1960, No 132, Saint-Étienne, 1997, p. 114.

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