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Port-au-Prince, mon désamour

J’ai toujours aimé ce pays comme j’ai appris à aimer les sombres couleurs et les tendres odeurs qui émanent des pages d’un livre. Je ne sais pas trop pourquoi. Malgré le temps, malgré les intempéries de la vie, j’ai appris à l’aimer. Parfois malgré moi. D’un amour si lourd pour mes épaules que de temps en temps il m’arrive de flancher, de douter de sa raison d’être. Voilà déjà quelques années depuis que je me questionne sur le sens et le bien-fondé de cet amour qui devient un fardeau. Pourtant je continue à aimer les livres jusqu’à les prendre en otage. Je continue à parler de ces livres que j’ai aimés ou pas, de ces histoires que j’ai lues quelque part dans la ville – quand il y en avait une et qu’on pouvait y marcher, parfois tard dans la nuit pour écouter les rumeurs de la nuit et faire corps avec les ombres. Ces livres que j’ai lus debout parmi la foule sur une place publique, dans la longue file d’attente à la banque, parfois seul ou à deux dans l’intimité d’une petite chambre d’hôtel de passe ou au bord de la mer quand on pouvait traverser le bicentenaire en toute quiétude pour aller voir le bleu de l’horizon.

Aujourd’hui je n’arrête pas de pleurer. Pour tous ces amis qui sont partis trop tôt sans avoir vu un nouveau soleil avec des lendemains chaleureux pleins de vie et de lumière se lever sur ce pays où ils ont grandi et appris à vivre tous les jours avec un cercueil sous les bras. Et ces proches que le temps a fauchés pour avoir trop cru qu’il pouvait y construire des rêves avec des mots appris dans les livres et vendre des illusions comme des marchands de feux d’artifice ambulants qui peuplaient les rues de la ville à chaque saison de Noël.

Ce lundi matin du 3 février, j’ai été sidéré à la vue du métal braqué sur ma tempe. Et les injures, et les menaces proférées contre moi m’ont enlevé tout ce qu’il y avait d’humanité et d’amour pour les êtres et les choses. Le ciel était par-dessus la route, je ne pouvais voir son bleu. Tout était gris, ombre et brouillard dans ma tête. En l’espace d’un cillement, j’ai senti la terre basculer et le monstre surgir de son ventre comme dans un film d’horreur. Ce n’était ni Van Helsing, ni La fin des temps, encore moins de la science-fiction. J’étais en plein cœur du réel, là à Delmas 2, à moins de 50 mètres du quartier général du Corps de Maintien d’Ordre. En plein jour, trois hommes à moto nous ont intimé l’ordre de tout donner de la voiture. J’ai pensé à Schwarzenegger, Seagal et Snipes mais je n’avais pas leurs talents pour me défendre. Mon Hollywood à moi en cet instant précis était bel et bien la rue, la voiture et les affaires dedans, Mirline, et les hommes à moto, armés. Sans effets spéciaux. Les lumières étaient le soleil du matin. Le décor constitué de passants, à pieds ou à véhicule, les policiers de l’autre côté de la route, cette pile d’immondices dans le voisinage et les herbes folles qui poussent à l’entour.

Puis, il y avait à côté, sur le trottoir, juste à hauteur de la portière droite, ce petit garçon en uniforme, d’environ huit ans, sac au dos, ses deux mains entourant la mâchoire, assistant à la scène. Il avait apparemment peur, mais il ne pouvait rien faire. J’ai vu tout le désespoir du monde dans ses yeux et tout l’avenir du pays qui s’est effondré comme un château de cartes. Je revois à l’ instant les images du sinistre mardi 12. Les murs qui tombaient, et les édifices qui s’écroulaient dans le plein du vide. Et je me revois, moi aussi, petit garçon, sur un trottoir aux cotés de ma mère qui, en face de l’ancienne Cathédrale de Port-au-Prince, ma main dans sa main, m’emmenait à l’école. Et toutes ces années plus tard, seul ou en compagnie de mes camarades, je déambulais dans les rues pour me rendre au Petit Séminaire, puis à Luc Grimard, plus tard au Lycée Pétion dans les environs du Bel-Air. Ce quartier que je connaissais autrefois par cœur mais qu’aujourd’hui je traverse avec la peur au ventre.

En un claquement de doigt, j’ai perdu, comme par magie, tout ce qui restait de cette flamme d’amour dont les étincelles, depuis des lustres, peinaient peu à peu à se reconstituer. C’est peut-être l’un des pires et sombres lundis de ma vie. Certainement pas le premier, il y en a eu d’autres, mais pas de si brutal et isolé. Le pire, c’est de s’entendre dire : « Que faisiez-vous là-bas ? Ne savez-vous pas que c’est une zone à éviter, les amours ». Comme s’il s’agissait d’un autre Port-au-Prince, d’un autre petit pays. Dans ce Port-au-Prince des uns et des autres, moi j’en ai pas. Mon Port-au-Prince s’est enfoui sous les balles assassines, car « on tire lamentablement dans la ville », dit le poète. Je ne sais que dire et que faire sur cette petite île des esclaves où la vie revêt un relent de sang et de vulgarité. Petit garçon, le Port-au-Prince que j’ai connu a toujours eu des étoiles dans le ciel et des morceaux de lune dans les yeux des enfants qui cherchaient l’orient la nuit au creux de leur oreiller là où leurs rêves s’amassaient à la pelle. Je ne sais plus où me situer. Je suis perdu, désorienté et désœuvré. Ni Sherlock Holmes, ni Miss Marple, ni Hercule Poirot n’habitent ici. Je ne connaîtrai jamais la suite de cette histoire, ni ce que sont devenues les utopies que je transportais avec moi ce lundi matin d’après la Chandeleur.

Il y a en moi quelque chose du côté de chez Port-au-Prince : le désamour.


Le petit bijou de Wien Weibert Arthus

J’ai lu le dernier livre de Wien Weibert Arthus : Duvalier à l’ombre de la guerre froide. Les dessous de la politique étrangère d’Haïti (1957-1963). J’en suis sorti content et satisfait. La lecture n’a pas été du tout vaine tant le livre valait la peine d’être lu. Il est d’une rare richesse documentaire. Bien écrit. Dans une langue bien travaillée, d’un style clair et d’une écriture assez limpide. Jamais je n’ai ressenti au cours de sa lecture ce sentiment d’avoir gâché des heures pour rien comme il en est de pas mal de livres que j’ai eu beaucoup de peine à digérer lors de ces moments fous, ce plaisir qui dure que j’essaie toujours de trouver à travers les mots et les pages. Et j’ai appris bien de choses sur cette période. J’en suis parfaitement conscient. Preuve que le jury ne s’est pas du tout trompé en accordant au professeur Arthus la bourse de la société du rhum Barbancourt en 2013 pour l’achèvement de l’ouvrage.

En effet, cet essai se lit comme une chronique. Il ne s’agit pas d’une histoire romancée. Même si ce que le Dr Arthus nous donne à lire revêt un caractère narratif. L’auteur ne se contente pas de rapporter les faits comme bon nombre d’historiens traditionnels se contentent de le faire. Il s’est évertué à les analyser minutieusement à la lumière d’autres événements, du contexte politique national et international. Il s’agit bien d’une page d’histoire des relations internationales d’Haïti, car généralement, quand on parle de Duvalier, on ne voit que sa politique intérieure largement dominée par la violence, la dictature, la corruption et toutes les formes d’abus et d’exactions.

Une diplomatie instrumentalisée

Ici il est surtout question de l’influence des facteurs internationaux sur la politique de l’homme aux lunettes noires. Ce dernier est présenté comme un véritable stratège dans sa manière d’entretenir des rapports avec la France, les États-Unis, Cuba, la République Dominicaine, l’Afrique (notons toutefois qu’Haïti prend une part active au processus d’indépendance des pays africains même quand d’autres intérêts sont en jeu, (p. 228) et l’Église (qu’il soit catholique ou protestante). Lui qui n’a jamais voyagé hors d’Haïti, sauf en décembre 1959, nous apprend l’auteur, « pour signer un accord avec le général dominicain Rafael Trujillo, à Jimani, ville située sur la frontière entre Haïti et la République Dominicain » (p. 92). Par souci de conserver son pouvoir. Puisque, poursuit l’ancien journaliste de Caraïbes FM, « C’est depuis ses bureaux au Palais national que Duvalier conduit les affaires étrangères d’Haïti » (p. 92).

Au fait, Duvalier à l’ombre de la guerre froide. Les dessous de la politique étrangère d’Haïti (1957-1963) n’est pas un livre écrit à la va-vite à partir des idées reçues et préconçues. Autrement dit, il ne s’agit pas d’un livre de second degré, dilué dans les discours généralement véhiculés sur ce personnage qui a pu, à partir de mille et une manœuvres se maintenir au pouvoir, en dépit des contestations et des luttes de toutes sortes pour le renverser. Issu d’une famille modeste et ayant grandi dans l’univers de sa famille paternelle, puisque n’ayant jamais connu sa mère, François Duvalier est tantôt présenté comme un homme ordinaire (avec une vie, une famille, des amours, des amis) mais aussi comme un homme dont le tempérament est d’autant difficile à cerner.

En effet, d’aucuns n’admettent que Duvalier et ses tontons macoutes sont très présents dans la politique haïtienne de ces vingt dernières années. Dans les propos autant que dans les actes, le duvaliérisme nous imprègne et s’installent dans nos mœurs, nos pratiques et nos modes de réflexion. C’est, jusqu’à  date le régime politique le plus long (29 ans de pouvoir) qu’Haïti ait jamais connu. L’on se souviendra certainement de celui de Jean-Pierre Boyer (1776-1850), le quatrième président d’Haïti (ayant passé 25 ans au pouvoir et dirigé l’île entière pendant 21 ans).

Partant du principe aristotélicien qui conçoit la politique comme « l’agir humain en communauté », donc dans la cité et que ce qu’on appelle cité, c’est-à-dire, la « communauté politique », elle vise donc un bien et une fin suprême, laquelle se définit par l’autarcie (l’autosuffisance), le bonheur et le bien-vivre, l’on est en droit de comprendre que Duvalier n’a su utiliser la politique que pour atteindre ses propres fins. C’est un politicien madré et astucieux comme on en voit de nos jours, qui sait profiter de toutes les opportunités, toutes les occasions pour tourner les situations en sa faveur. Il est certes doué de dialogue, de persuasion mais n’est pas, à proprement parler, un  « être politique » au sens que le définit Hannah Arendt, parce que son pouvoir ne repose que sur la force et la violence. Des méthodes pré-politiques caractérisant la vie hors de la cité.

 Un grand classique

En 390 pages, Wien Weibert Arthus nous montre que tout l’objectif de François Duvalier, dans ses prises de décisions ne se résume qu’à une seule chose : la conservation du pouvoir. Voilà pourquoi il utilise « l’emprisonnement, l’exil et l’assassinat » pour asseoir son hégémonie et, du coup, créer une situation de panique et de peur généralisée au sein de la population. Sans oublier cette « propagande sur son statut d’être mystique, détenteur d’une mission divine qu’il se doit d’assumer seul, sans partage » (p. 74). D’où tout son cynisme. Selon l’auteur, les instruments de la diplomatie de Duvalier ne sont autres que la corruption, la propagande, l’espionnage, les « tontons-macoutes », le communisme, certaines décisions d’ordre utilitaire aux fins personnelles, entre autres la création de l’École nationale des hautes études internationales (Enhei) qui deviendra plus tard l’Inaghei (Institut nationale de gestion et des hautes études internationales), le populisme, mais surtout son choix de ne faire aucun voyage à l’étranger.

Lire l’ouvrage de Wien Weibert Arthus a été pour moi un immense plaisir. Il est d’une grande cohérence, et se lit sans fatigue aucune. Il est aussi d’une « grande valeur scientifique », comme le souligne le professeur Victor Benoît dans sa postface. J’ai pu comprendre deux choses : 1) en plus d’être démagogue, opportuniste, Duvalier est aussi un grand stratège, un homme fort et puissant, grand calculateur et manipulateur ; 2) que depuis François Duvalier jusqu’à nos jours, pas un seul de nos gouvernements, dirigeants politiques et tous ceux qui ont servi au niveau de l’État n’ont daigné placer les intérêts supérieurs de la nation à qui ils vouent toujours un amour sans borne au-dessus de leurs intérêts particuliers, de groupes ou de classes.

Vraiment, un classique à découvrir !

Dieulermesson Petit Frere

Wien Weibert Arthus, Duvalier à l’ombre de la guerre froide. Les dessous de la politique étrangère d’Haïti (1957-1963), Port-au-Prince, Imprimeur II, 2014, 390 pages.


Point cardinal de Léonor de Récondo ou le courage d’être soi

J’ai longtemps cru qu’être père me suffirait pour rester homme. C’est avec ce genre de certitudes que j’ai écrasé la femme dedans.

p. 157

Je suis dans une impasse. Comment réunir ma peau d’homme avec la femme que je suis à l’intérieur, ses formes, son esprit, ses désirs ? […] Si je ne me suis jamais senti homme, je me suis toujours senti père.

p. 82, 88

N’est pas femme qui veut ! Ni une affaire de corps ou de cœur, la féminité autant que la masculinité est surtout et avant tout une conception, mieux encore une construction. C’est dans la représentation que l’on se fait de soi ou de l’autre que peut se définir et appréhender l’autre. L’affaire ne semble pas être du tout simple. Ce n’est pas toujours une question de pile ou face. Entre le blanc et le noir, le jour et la nuit, il y a les nuances…

Point Cardinal de Léonor de Récondo est un roman crucial et osé qui vient à remettre les pendules à l’heure sur la perception de l’être et les différentes manières d’être soi et d’exister au monde. Véritable interrogation sur l’identité (sexuelle), les rapports avec son corps et les multiples façons de l’habiter, le livre aborde, dans un langage dépouillé de clichés, cette question sensible et fragile sans langue de bois.

Un homme, Laurent, marié depuis tantôt 20 ans et père de deux enfants, supporte mal sa masculinité. En lui sommeille une femme, Mathilda. Tous les week-ends, il se travestit, rejoint Cynthia et ses amies du Zanzibar pour danser sa vie. Tout se passe ainsi jusqu’au jour où il se décide en plein diner avec sa famille, à mettre sa peau sur la table.

Point Cardinal est un roman délicat, touchant et bouleversant qui traite, avec tact, sans fards, de l’identité sexuelle, du courage d’être soi, peu importe les conséquences. Laurent, tantôt Mathilda, est un homme fort courageux, ou plutôt une femme forte et courageuse, tenace, animée d’une grande détermination. Devenir ce qu’on a toujours été demande un grand investissement et une grande responsabilité. Et c’est ce que Laurent a compris qui fait qu’il s’est attelé à devenir Lauren, cette femme qu’il a toujours été dès son jeune âge.

À lire ce roman, on ne peut cesser de s’interroger sur sa véritable nature ou sa nature profonde.

Combien de temps faut-il pour être soi-même ?

p. 154

Cette question posée par Laurent dans sa lettre à son amie et son coach Cynthia est au cœur du roman. Il suffit de suivre son parcours – jusqu’à sa transition – pour se convaincre à l’idée qu’on n’est jamais soi-même ou ne se connaît jamais totalement.

Paru d’abord en 2017 chez Sabine Wespieser, Point Cardinal a été réédité chez Points la même année. Il est paru chez LEGS ÉDITION le 5 août 2019 à Port-au-Prince.

Dieulermesson Petit Frère


Imaginaires, Légendes et Croyances populaires

APPEL À CONTRIBUTIONS POUR LE 15e NUMÉRO DE LA REVUE LEGS ET LITTÉRATURE

Date limite : 15 mai 2020

L’Association Legs et Littérature (ALEL) lance un appel à contributions pour le 15e numéro de la revue Legs et Littérature, consacré à la thématique Imaginaires, Légendes et Croyances populaires qui paraîtra en juin 2020 chez LEGS ÉDITION.

Le terme folklore renvoie dans le monde scientifique, affirme Emile Sicard, « un peu et uniquement [à] quelque chose de plus ou moins mythique, qui ne représente que peu d’éléments concordant avec la réalité concrète et ce, jusque dans l’adjectif qui en est dérivé, quelque chose de peu sérieux »[1] ».  Il renvoie, dans une certaine mesure, aux usages, aux traditions, à un système de valeurs et de croyances plutôt basés sur les sens et non sur des catégories scientifiques. Le mot est apparu pour la première fois, à en croire le comte de Puymaigre[2], dans le numéro du 22 aout 1846 de l’Athenaeum. Créé par Williams J. Thoms à partir de l’association de l’anglais folk (peuple) et lore (tradition orale) pour qualifier la science du peuple, il évoque la culture nationale commune, le patrimoine populaire[3]. Si dans Le Larousse du XXe siècle, le folklore est défini comme « la science des traditions, usages, croyances, légendes et littératures populaires », peu importe l’approche considérée (littéraire, anthropologique, sociologique, ethnologique), il comprend donc l’ensemble des traditions, chants, danses, narrations/récits, contes, modes de penser, jeux conçus par la croyance populaires et rapportés sous forme orale.

En effet, le terme folklore est utilisé aujourd’hui, et ceci depuis le début du XXe siècle pour « qualifier une science qui a graduellement étendu son domaine, au point d’englober l’ensemble de la vie humaine »[4]. C’est donc la science des traditions, des coutumes, le savoir populaire conçu ou construit à partir des sens transmis de générations en générations et donc préservé par la mémoire. Son champ d’étude embrasse donc « des curiosités culturelles tenues pour être les survivances d’une période antérieure de l’histoire des peuples à écriture, « civilisés »[5]. L’origine d’une telle science est, généralement, attribuée aux travaux de Jacob Grimm – « point de départ de la constitution de la philologie comme discipline scientifique au sens moderne ; selon une tradition solidement établie, ils représentent également l’origine des études de folklore. Cette affirmation caricaturale, et quelque peu naïve, méconnaît à la fois le rôle de l’Académie celtique, antérieur à celui de Grimm, dans l’initiation de l’étude des traditions populaires mais aussi les liens que le savant allemand a noués avec cette institution et l’influence qu’elle a exercée sur lui »[6].

Si le folklore englobe les savoirs, les croyances populaires, qu’en est-il donc des traditions ? N’est-ce pas le legs d’une époque qui persiste dans le présent ? Il s’agit là d’une inscription permanente d’un certain passé dans le présent. Aussi la tradition renvoie-t-elle à la fois à un message culturel de sens profond et à sa transmission. À cet effet, comment les sociétés arrivent-elles à transmettre ce message et à faire le tri de ce passé si lourd de charge culturel. Dans son article paru dans la revue Terrain sur la notion de tradition, Gérard Lenclud affirme que ce qui relève de tradition est tout « ce qui passe de génération en génération par une voie essentiellement non écrite, la parole en tout premier lieu mais aussi l’exemple »[7]. Dans ce contexte, la littérature, compte tenu du fait qu’elle nous permet de nous assumer et, du coup, d’assumer le monde, et puisqu’elle est « le miroir de la société », donc son expression, elle est l’une des plus grandes garantes des valeurs du passé. En tant qu’ « Exercice de pensée et expérience d’écriture, la littérature répond à un projet de connaissance de l’homme et du monde », a souligné Antoine Compagnon[8] dans sa leçon inaugurale au Collège de France en 2006. D’où le bien-fondé des propos de Leslie Kaplan qui croit que « La fiction, l’invention par les mots, la liberté que donne l’écriture […] ce n’est pas n’importe quoi, c’est une façon à la fois de prendre la réalité au sérieux et d’expérimenter sa non-nécessité. Au lieu de s’aplatir devant la réalité, de dire c’est comme ça, c’est une façon de répondre, de transformer »[9].

Ce numéro de Legs et littérature s’intéresse à la question des imaginaires, légendes et croyances populaires sous plusieurs angles, dans différents aspects et différentes sphères géographiques. « La fiction, poursuit Lesli Kaplan, cette expérience du possible, est une des façons de sortir de l’aliénation, de l’enfermement, de ce ressassement malheureux et misérable qu’est le seul souci de soi »[10]. En quoi  la littérature permet-elle de sortir de soi et s’ouvrir à l’autre tout en restant attaché à ses légendes et traditions ? Qu’apporte-t-elle aux légendes et les croyances populaires qui se sont érigés à travers les époques comme les socles des sociétés et vice versa ? Comment la littérature interroge-t-elle ou s’approprie-t-elle des légendes et des croyances populaires à travers les siècles ? Il s’agit donc de traiter des rapports du folklore et de la littérature et de la place des mythes dans le champ littéraire.  

Le propos n’est donc pas de proposer ni de présupposer, à prime abord, une définition de la tradition, du folklore, mais d’étudier minutieusement les différents regards portés sur ces notions par des écrivains dans leur propre travail d’écriture ou de lecture et d’interprétation de textes, en tant que critiques littéraires et ou chercheurs. Peu importe l’approche considérée (théorique, comparatiste, sociologique ou textuelle), la réflexion sur les liens entre auteurs, textes, légendes et traditions dans les différents contextes portera nécessairement sur la transmission de la tradition par le texte.

Ces pistes n’ont pas la prétention d’être exhaustives. Ainsi, la Revue Legs et Littérature invite les contributeurs/rices à explorer d’autres aspects de la question sur le plan diachronique et synchronique et espère, par les différentes propositions, dégager une vue d’ensemble de la question touchant même à des domaines insolites qui sont peu ou pas abordés par la critique. Alors que toute étude comparative et interdisciplinaire de cette thématique est souhaitée, les postulants peuvent résolument s’inspirer des axes suivants dans leurs propositions, la liste n’étant pas exhaustive. 

Axes thématiques :

Axe 1 : Folklore et littérature jeunesse : qu’apporte le folklore à littérature enfantine ?

Axe 2 : Folklore et littérature : existe-t-il une esthétique folklorique ? Que doit la littérature au folklore et vice versa ?

Axe 3 : Roman fantastique et/ou littérature fantastique : quels sont les champs du roman et/ou de la littérature fantastique ? Jeux, enjeux et contradictions entre littérature, roman et politique.

Axe 4 : Littérature et tradition : la littérature permet-elle aux traditions de se perpétuer ? Comment les écrivains s’approprient et/ou transforment-ils les traditions ? Le poids des traditions dans leur travail d’écriture.

Axe 5 : Littérature et changements sociaux : le rapport de la littérature avec le social, les mœurs, les traditions et les comportements. Ce qu’elle apporte comme actif dans le processus de changement et/ou d’évolution de la société.

Axe 6 : Littérature et merveilleux : fiction, imaginaires, surnaturel. La place du merveilleux dans le roman et les récits francophones. La figure du vampire

Axe 7 : Mythes et légendes : usages et valeurs des mythes et des légendes dans le corpus littéraire.  Les mythes modernes : Dracula, Frankenstein, La petite sirène, Aladin, Cendrillon…

Axe 8 : Tradition et renouvellement : la tradition comme source/origine. Comment les traditions se renouvellent-elles ?

Protocole de présentation et de soumissions des textes :

L’auteur devra envoyer sa proposition de contributions par courrier électronique en format Word tout en indiquant (1) son nom ou pseudonyme, le cas échéant, (2) son titre universitaire, (3) le titre du texte ou les premiers mots de chaque texte (4) sa notice biobibliographique ne dépassant pas 100 mots, (5) un résumé (Abstract) du texte ne dépassant pas 250 mots.

Longueur des textes

– 4 000 à 6 000 mots pour les réflexions, les textes critiques portant sur une œuvre littéraire.

– 1 000 à 1 200 mots pour les notes ou comptes rendus de lecture.

– 1 000 à 1 500 mots pour les portraits d’écrivains.

– 1 500 à 2 000 mots pour les entretiens avec des écrivains, critiques littéraires et chercheurs.

– Poèmes ou nouvelles en français : maximum 5 pages ou 5 poèmes.

La police de caractères exigée est le Times New Roman, taille 12 points, à un interligne et demi, et une taille de 10 points pour les notes de bas de page, police de caractère, Calibri.

  • Titre du texte: le titre doit être en gras avec les titres des œuvres en italique. S’il comporte deux parties, utilisez deux points au lieu du soulignement. Exemple : Chauvet et Faulkner : cas d’intertextualité.
  • Les références: toute citation doit être associée à une note de bas de page. Les citations de moins de 5 lignes sont intégrées au texte et indiquées par des guillemets –sans italique. Allez à la ligne et utilisez l’alinéa pour les citations de plus de 5 lignes. Dans ce cas, il n’y a ni guillemets ni italique. Veuillez indiquer les références en bas de pages (Prénom, nom de l’auteur, titre du livre, lieu de l’édition, maison d’édition, année de publication. Ex : Marie Vieux-Chauvet, Fille d’Haïti [1954], Paris, Zellige, 2014.)
  • Bibliographie, Livres : Indiquer le nom de l’auteur (maj.), prénom (min.) suivi du titre de l’ouvrage (italique), lieu de l’édition, maison d’édition, année de publication. Ex : VIEUX-CHAUVET, Marie, Fille d’Haïti, Paris, Zellige, 2014.

S’il s’agit d’un livre publié plus d’une fois, il faut préciser l’édition consultée et l’année de la première publication mise entre crochets précédée du titre. Ex : VIEUX-CHAUVET, Marie, Fille d’Haïti [1954], Paris, Zellige, 2014.

  • Chapitre d’un livre : Nom de l’auteur (maj.), Prénom (min.), titre du chapitre (entre guillemet), titre de l’œuvre (italique), ville, édition, année de publication.

Article de revue: Nom de l’auteur (maj.), Prénom (min.), titre de l’article (entre guillemet), nom des directeurs du numéro, nom du magazine, journal ou revue (en italique), volume, numéro, année de publication, pages consultées. Ex : LAHENS, Yanick, « Chauvet, Faulkner : cas d’intertextualité », Carolyn Shread, Wébert Charles (dir.), Revue Legs et Littérature, No 4, janvier 2015, pp. 65-82.

Date limite de soumission des propositions : 29 février 2020.

Date limite de soumission des articles : 15 mai 2020 ; 23h 59 min 59 sec.Envoyez vos propositions d’article avant le 29 février 2020 à legsedition@outlook.com


[1] Emile Sicard, Folklore contemporain et littérature dans leurs rapports avec la sociologie des peoples sud-slaves, n: Revue des études slaves, tome 51, fascicule 1-2, 1978. Communications de la délégation française au VIIIe Congrès international des slavistes (Zagreb, 3-9 septembre 1978) pp. 217-224.

[2] Pour Theodore Joseph de Puymaigre cité par Jean Price-Mars, le « Folklore comprend dans ses huit lettres, dit-il, les poésies populaires, les traditions, les contes, les légendes, les croyances, les superstitions, les usages, les devinettes, les proverbes, enfin tout ce qui concerne les nations, leur passé, leur vie, leurs opinions. Il était nécessaire d’exprimer cette multitude de sujets sans périphrases et l’on s’est emparé d’un mot étranger auquel on est convenu de donner une aussi vaste acception… ». Cf. : Jean Price-Mars, Ainsi parla l’oncle. Essais d’ethnographie, [1928], Port-au-Prince, Imprimeur II, 1998, p. 4. 

[3] Selon Claudine Gauthier, « L’origine de cette science est attribuée, ordinairement, aux travaux de Jacob Grimm et s’associe étroitement au renouveau du concept de philologie, opéré dès le début du XIXe siècle, discipline dont le folklore est issu avant de parvenir à s’ériger lui-même en tant que science autonome ». Pour approfondir, voir Claudine Gauthier, « Philologie et Folklore : De la définition d’une frontière disciplinaire (1870-1920), in Les carnets du Lahic, No 2, LAHIC/Mission Ethnologie (Ministère de la Culture). Mission Ethnologie (Ministère de la Culture), 2008, p. 4. URL : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00505586

[4] Ibid., p. 7.

[5] Ibid., p. 8.

[6] Ibid., p. 5.

[7] Gérard Lenclud, « La tradition n’est plus ce qu’elle était… », Terrain [En ligne], 9 | octobre 1987, mis en ligne le 19 juillet 2007, consulté le 04 janvier 2020. URL : http://journals.openedition.org/terrain/3195

[8] Antoine Compagnon, La littérature, pourquoi faire ?, Paris, Fayard, 2007, p. 24.

[9] Lesli Kaplan, « Qui a peur de la fiction ? », Libération, 13 février 2001.

URL : https://www.liberation.fr/tribune/2001/02/13/qui-a-peur-de-la-fiction_354470

[10] Lesli Kaplan, Ibid.


Haïti Futur promeut le livre et l’art haïtiens à Paris

Du samedi 1er au dimanche 2 décembre 2018, a lieu à Paris la cinquième édition du Salon du livre et la vingt-quatrième édition de l’art haïtien à Paris sous la houlette de l’association Haïti Futur en collaboration avec les éditions Zellige et la librairie Le Divan. Un large éventail d’ouvrages haïtiens et de produits artisanaux a été présenté au public.

 

C’est dans les locaux de la mairie du 15e arrondissement qu’a lieu cet événement ayant mis à l’honneur les écrivains Emmelie Prophète et Gary Victor des éditions Mémoire d’encrier qui a célébré cette année ses quinze ans. Organisée autour du thème « Haïti et la littérature francophone des Amériques », toute une pléiade d’activités, entres autres, des conférences, des tables rondes, des séances de dédicace, des rencontres avec des auteurs invités a constitué le menu du salon.

Les deux journées ont été riches en activités. Une foire gastronomique mettant en valeur la gastronomie locale s’est tenue pendant les deux jours. La journée du samedi a été ponctuée d’une table ronde sur le créole avec Frantz Gourdet des éditions LEVE et Josette Bruffaerts-Thomas suivie d’une conférence avec Emmelie Prophète, Castro Desroches et Gary Victor (Haïti et les écrivains francophones des Amériques) et d’une causerie de Valérie Marin La Meslée avec Gary Victor (Gary Victor, ses œuvres, ses rêves, ses combats). Deux autres conférences, l’une sur la diffusion du livre en Haïti (Monique Lafontant, Dieulermesson Petit-Frère, Frantz Voltaire et Emmelie Prophète) et l’autre sur la présentation de l’ouvrage d’Yves Chemla, ont été présentées la journée du dimanche.

Signalons qu’une belle soirée d’hommage, agrémentée de chansons et de textes avec les voix de James Noël, le guitariste Amos Coulanges, le percussionniste Atiassou Loko, a été rendu au photographe, peintre et poète haïtien décédé le 29 octobre dernier. Son livre, « Un homme peau noire, peau rouge, un homme de toutes les saisons », qui vient de paraître aux éditions Mémoire d’encrier, a été, à cette occasion, présenté au public.

Parmi les autres auteurs présents à cette édition du Salon du livre, citons Makenzy Orcel, Cstro Desroches, Yves Chemla, James Noël, Dieulermesson-Petit Frère de LEGS ÉDITION, Frantz Voltaire du Cidihca, Rachel Vorbe et Maïde Maurice. Outre le salon du livre, une grande exposition d’œuvres artisanales haïtiennes a lieu dans l’une des plus grandes salles du rez-de-chaussée de la mairie.

Créée en 1994, Haïti Futur est une association œuvrant dans le développement d’une éducation de qualité en Haïti, la promotion de la culture haïtienne et de l’entrepreneuriat.


Face à la mère ou dialogue au bout de la mort

Face à la mère, Les solitaires intempestifs, 2006

Face à la mère est une pièce de Jean-René Lemoine parue en 2006 aux éditions Les Solitaires Intempestifs. Écrit dans un style bien ciselé, d’une écriture limpide et douce, le texte se veut être un rendez-vous avec l’absente – la mère disparue dans les terres de l’enfance, le pays natal. Un dialogue au-delà de la mort pour ré-inventer la présence de cette femme-mère.

 

Un fils et une mère se parlent –le fils écrit à la mère. Dans le clair-sombre de l’exil. Au-delà de la mort. Du temps et de l’espace. Cet exil sans retour forgé par le temps et la distance, la mer et les frontières que nous inventons à cœur/chœur perdu. À force de silence, de repli sur soi.

Le fils parle à la mère –cette mère enseignante assassinée un soir dans la maison familiale. Le cœur serré, mélancolique, la voix lourde comme une pierre et les paroles toutes empreintes de regrets et de remords. Et ce trop-plein d’amour de cette mère qu’il n’a pas voulu supporter le temps de son vivant. Le temps qu’il s’apprêtait à entrer dans l’âge adulte. Parce qu’il avait besoin d’intimité. De liberté. Ne plus se sentir épié. Pour ne pas devenir un saint comme la mère toujours enveloppée dans son costume de sainte.

Face à la mère est ce monologue polyphonique –récit de ce fils qui s’adresse à sa mère morte. Ou plutôt un dialogue impossible, improbable sur le passé familial, sur le pays qui se meurt. Plus qu’une pièce de théâtre, le texte se veut aussi un récit de mémoires, de champs/chants de souvenirs. Avec des blessures qui saignent. Des cicatrices qui ne ferment pas.

Tout le texte est traversé par des échos douloureux. Des séparations qui n’en finissent pas. Des souvenirs épars : l’enfance, le départ pour l’exil, les allers-retours de l’Afrique à l’Europe, le père qui s’en va refaire sa vie à Kaboul. Des soupirs prolongés. Des cris de joie et des brins de bonheur fugaces. Que quitter son pays est aussi difficile et dur de se séparer des siens.

Face à la mère est une pièce ou plutôt un texte, un poème en trois mouvements, tel La divine comédie de Dante, autour d’un seul et même vécu : l’amour filial, l’amour de la terre natale. Chant/champ d’amour, quête de réconciliation, de soi et de l’autre qui dit l’impossibilité du dire et les rendez-vous manqués qui heurtent l’existence, même après la longue odyssée (sans retour) qui conduit à la félicité.

Jean-René Lemoine, Face à la mère, Paris, Les Solitaires Intempestifs, 2006, 64 pages.

 

Dieulermesson Petit Frère


« Haïti est un pays de merde », dixit Donald Trump

Une douche froide. C’est le moins que l’on puisse dire en réaction à des propos racistes, méchants et irresponsables tenus par l’actuel président des États-Unis, Donald Trump, à l’encontre de notre chère Haïti le 11 janvier dernier.

La nouvelle a eu l’effet d’une traînée de poudre. De toutes parts fusent des réactions, les unes aussi violentes que les autres. Le peuple noir dans son ensemble se sent humilié, rabaissé, blessé dans sa dignité et dans son orgueil. Dans un élan de fraternité et de solidarité, il clame haut et fort sa désapprobation et son refus d’accepter l’inacceptable. Habitué et élevé dans une culture militante, ce peuple a appris à se battre pour obtenir ce qu’il désire, d’où ce sentiment de fierté qui l’habite toujours en dépit des circonstances adverses.

Quand à nous Haïtiens, principale cible des flèches enflammées de M. Trump, ou est passée notre fierté patriotique ? Quel type de dirigeants assure le leadership de notre pays ? La réaction collective est quasi-nulle. Le pays est réduit au silence parce que notre droit d’aînesse est vendu, mais heureusement nos racines sont nombreuses, profondes et vivaces. Çà et là se dressent encore des Haïtiens et des Haïtiennes qui prennent le contre pied des insinuations du président Trump et qui font des marchepieds pour aller plus loin et plus haut où ils n’ont jamais été encore.

Si cet incident fâcheux nous laisse des cicatrices profondes, il détient en outre un aspect positif : celui de réveiller notre conscience nationale et de nous propulser enfin sur la route du changement pour qu’Haïti redevienne « la Perle des Antilles ». Mais quel autre événement va déclencher notre changement de mentalité ?

Marie Vivianne Gilles


Haïti : état des lieux après la déclaration de Donald Trump

©Time Magazine

« Haïti, Salvador et les pays Africains sont des « trous de merde », aurait déclaré le président Américain Donald Trump au bureau ovale lors d’une présentation de projet sur l’immigration par les sénateurs, le jeudi 11 janvier 2018. Depuis lors, des commentaires et des réactions ne cessent de pleuvoir des pays concernés mais aussi d’ambassades et de personnalités du monde entier.

Le ministère des Affaires étrangères d’Haïti a été la première instance du gouvernement à se prononcer sur la question. Il a fait sortir une note de presse dans laquelle le gouvernement condamne ces propos qualifiés de déplacés du premier président du monde.

Les réactions des Haïtiens d’un peu partout sur les réseaux sociaux ne se sont pas faites attendre non plus. Contrairement aux années précédentes, ce 12 janvier 2018 a été quasiment consacré aux débats sur la question, si l’on tient compte des nombreux commentaires qu’on pouvait lire dans le fil d’actualité de Facebook. Nombreux sont ceux qui étalaient les problèmes d’Haïti pour tenter de donner un sens à cette déclaration, au moment où d’autres en ont profité pour exprimer leur fierté à l’égard de leur pays en dépit de tout.

Quant au premier ministre Haïtien, Jack Guy Lafontant, sa déclaration sur la question lors d’une visite à Jérémie a laissé plus d’uns perplexes et sur leur faim : « on ne sait pas s’il a dit ça. Il (Donald Trump) a dit qu’il ne les a pas dits. Mais s’il les avait dits, ce serait regrettable».

L’ambassade d’Haïti aux États-Unis a reçu de nombreux messages de solidarité et d’excuses de milliers d’Américains.

L’ONU et d’autres instances Américaines présentes sur le sol Haïtien ont aussi présenté leurs excuses au nom du peuple Américain aux Haïtiens.

L’Haïtien est souvent le premier à dénigrer son propre pays et à faire l’éloge de pays étrangers mieux structurés. Cette déclaration insultante du président Trump saura-t-elle réveiller les consciences endormies et le patriotisme qui nous fait si souvent défaut ? C’est mon vœu en tout cas. Le mal est déjà fait. À nous de prendre notre avenir en main.

 

Régine Édouard


Haïti, le pays de toutes les urgences…

Ceux qui vivent sont ceux qui luttent

Victor Hugo

Cette citation du poète et romancier français Victor Hugo de Victor Hugo date de plus d’un siècle. Il est plus qu’évident qu’elle vaut tout son pesant d’or et tiendra longtemps la route tant qu’il pleut encore de vie sur cette terre. Est considéré comme mort celui qui ne se bat pas pour donner un sens, une raison d’être à sa vie. Car jamais la vie n’a été un spectacle auquel l’être humain a été invité à prendre son pied en regardant passer le temps. Encore moins une pièce de théâtre dans laquelle il s’offre en spectateur, mais plutôt un acteur conscient du rôle qu’il est appelé à jouer. Vivre requiert du courage, de la force, de la dignité et du pouvoir –le pouvoir de l’intelligence surtout– de vouloir changer sa situation, transformer sa communauté, comprendre l’autre, son petit cercle d’amis, tendre la main à celui qui souffre, se battre pour de vrai pour sa cité, pour son peuple quand il vous a choisi pour défendre ses intérêts et qu’il puisse vivre mieux.

Nous avons toujours vécu dans l’urgence dans ce pays mais l’urgence de vivre mieux n’a jamais été la priorité de ceux qui nous dirigent et qui malheureusement nous prennent toujours pour des spectateurs et non comme des acteurs pourvus du droit d’avoir un regard sur la chose publique, en un mot sur les affaires de la res publica. Faute de connaître nos droits et d’être toujours présents quand le devoir nous appelle, nous avons toujours vécu dans l’indifférence, donnant ainsi libre cours et plein pouvoir aux fossoyeurs de la patrie qui savent en tout temps comment profiter de notre innocence et notre ignorance. Le grand poète Carl Brouard avait raison de dire dans son poème « Vous » que

« [Nous sommes] une grande vague qui s’ignore, [que nous sommes] les piliers de l’édifice[1] »,

à savoir cette république que nous avons mise debout, et qu’en un seul vrai soulèvement, tout pourra s’écrouler : le président et tous les autres mal élus imposés par les mains invisibles.

Tant que nous aurons un État

« au service d’un petit groupe et toujours prêt à refouler ou contenir le gros de la population dans une sorte de hors-normes, dans une périphérie un peu sauvage et archaïque, aux abords et en dehors de la République[2] »,

l’incertitude sera toujours à nos portes. Il y aura toujours des casses, des rêves brisés et des jours sombres. Car

« La colère au pays est facile et salutaire. À vivre la faim, l’injustice, le racisme et l’exclusion, l’Haïtien a le légitime désir de vouloir incendier l’île[3] ».

Et personne ne pourra nous faire croire le contraire.

Haïti est le pays de toutes les urgences et de toutes les impasses. Un pays toujours en état d’urgence, malheureusement nous ne sommes pas toujours en état d’alerte face aux mensonges, l’injustice et tous les féaux qui nous rongent, nous décapitalisent et nous sucent le sang. Nous n’avons jamais su profiter des urgences pour forger des issues heureuses à nos rêves qui meurent étouffés en l’espace d’un cillement. De vrais et bons départs pour d’heureux lendemains. C’est que nous ne savons pas toujours reconnaître les vraies urgences.

Dans Passion Haïti, ce journal ou ce carnet combien passionnant et foisonnant de couleurs, d’images, de vies et de contrastes à travers lesquels Rodney Saint-Éloi revisite ce pays,

« cette île de tous les dangers, de toutes les beautés, de toutes les passions, de toutes les interrogations, de toutes les douleurs »

pour répéter Yanick Lahens[4], l’auteur montréalais résume le rêve de tout Haïtien, le pauvre autant que celui faisant « partie de cette élite barbare et répugnante[5] » : partir. Il lui faut partir pour « fuir cette marée d’amertume[6] ». C’est cela de nos jours, l’urgence pour cette classe d’Haïtiens incapables de tout, du pire comme du bien, du droit de vivre comme du droit de rêver…

Aujourd’hui devant l’urgence de dialoguer, de construire un vrai pays où il fait vraiment bon de vivre et d’habiter, sans faux-semblants, sans masques et simulacres, il y a aussi et surtout urgence de lire. Le livre est le seul vrai lieu d’une construction véritable.

 

Dieulermesson Petit Frère

 

 

[1] Carl Brouard, « Vous », Pages retrouvées. Œuvres en prose et en vers , Port-au-Prince, Panorama, 1963 p. 20.

[2] Lyonel Trouillot, Haïti (re)penser la citoyenneté, Port-au-Prince, HSI, 2001, p. 87.

[3] Rodney Saint-Éloi, Passion Haïti, Montréal, Hamac, 2016, p. 19.

[4] Yanick Lahens, Guillaume et Nathalie, Port-au-Prince, éd. Lune, 2008, p. 41.

[5] Op. cit., p. 15.

[6] Ibid, p. 17


« Ayiti anvi viv », le cri d’une jeunesse (désemparée)

La Radio nationale d’Haïti (Rnh) a réalisé ce samedi 2 septembre 2017, à Alvarez resto club, sis à l’avenue Jean Paul II, la grande finale de son concours de slam organisé au cours des vacances d’été à l’intention des jeunes du pays. Une soirée riche en couleurs qui a mis sous le feu des projecteurs la voix de la nation qui commence déjà à renaître de ses cendres.

C’est sur le thème très évocateur « Ayiti anvi viv » que s’est déroulé, pendant les mois de juillet et d’août, ce concours. Ils étaient une trentaine de jeunes d’horizons divers à prendre part à cette compétition considérée par plus d’un comme le grand événement des vacances aux côtés de « Woulib », « La grande roue des vacances », autres émissions éducatives, culturelles et ludiques conçues pour combattre l’oisiveté et le délaissement chez les vacanciers. Après avoir reçu les slams sur un disque enregistré, un jury a été constitué au sein de la station pour évaluer les œuvres aux fins de diffusion sur les ondes de la radio. Puis le public a été invité à voter pour le concurrent de son choix. De cette première sélection, 20 slameurs ont été retenus desquels 10 ont été choisis par le jury pour s’affronter en finale.

Il était déjà 17h 20 minutes quand le maître de cérémonie, Jean Robert Raymond, dit El Senior, accompagné de Staloff Troffort (la révélation en matière d’animation à la Rnh d’après les propres mots du D.G. Marc Exavier) aouvert la soirée. Place au numéro un de la radio, Marc Exavier, qui ne va pas par quatre chemins pour souligner que le concours se veut

un pari sur l’espoir et l’avenir. Il visait, entre autres objectifs, à inciter les jeunes à écouter et fréquenter la radio, stimuler la créativité des artistes, susciter une attitude positive et optimiste chez les jeunes et les encourager dans des actions susceptibles d’améliorer les conditions de vie dans le pays.

À un moment où nombre de jeunes mettent les voiles vers le Chili, le Brésil ou le Japon et d’autres destinations de l’Amérique considérées comme des « eldorados », parce que ce pays ne leur offre aucune ouverture, parce que tous les horizons sont bouchés, le concours a été un bon stimulant pour redonner l’espoir et insuffler le désir et le goût de vivre et de croire en l’avenir d’Haïti. Les textes sont d’une grande richesse thématique et expriment le malaise, la révolte, le ras-le-bol de chacun des dix slameurs, comme les héros des Dix hommes noirs d’Etzer Vilaire face au désenchantement et la situation de décrépitude du pays. Ils évoquent une série d’événements, dix au total comme les dix plaies d’Égypte, perçus comme accrocs au développement du pays : la colonisation, la corruption, l’exode rural, l’explosion démographique, les cyclones, la dictature, l’occupation américaine, la Minustha et le choléra, le séisme de 2010, la mauvaise gouvernance, l’analphabétisme.

Pour James Dufresne, journaliste de la Rnh, l’un des instigateurs de l’activité à la radio,

ce concours a permis à chacun de ces jeunes de découvrir leur talent (caché) de slameur et à d’autres de mettre leurs talents en évidence .

De son côté, le coordinateur des activités estivales à la radio, Jean-Charles Molière Louis, précise qu’

il s’inscrit aussi dans une autre dynamique.Celle de remettre la radio sur les rails, de créer l’envie d’écoute, de se familiariser avec elle et surtout de rééditer l’exploit de 2004 avec le tandem Marc Exavier-Gary Augustin de regretté de mémoire, (ce 2 septembre amène la troisième année de sa disparition).

Ce n’est pas Mirline Pierre de LEGS ÉDITION, partenaire du concours, qui dira le contraire :

comme activité intellectuelle et ludique, le concours a permis, entre autres, d’éveiller la capacité créatrice chez les jeunes et leur a permis d’exprimer leur perception sur l’Haïti d’aujourd’hui et de projeter un autre regard sur l’Haïti rêvé.

Les trois gagnants du concours Meschak Lebrun (Reste debout, 1er), Yourir Fleurissaint (Rèv sa, 2e) et Daniel Lamour (3e) ont été ovationnés par le public. Le jury composé du parolier Kébert Bastien (Keb), du slameur Jean Rollet Étienne du collectif Feu vers, du poète James Saint-Félix (Ti powèt) a fait un travail colossal. Resté sur sa faim, le public prend rendez-vous l’année prochaine pour une nouvelle édition du concours.

 

Dieulermesson PETIT FRERE, M.A.