Haïti, le pays de toutes les urgences…

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Ceux qui vivent sont ceux qui luttent

Victor Hugo

Cette citation du poète et romancier français Victor Hugo de Victor Hugo date de plus d’un siècle. Il est plus qu’évident qu’elle vaut tout son pesant d’or et tiendra longtemps la route tant qu’il pleut encore de vie sur cette terre. Est considéré comme mort celui qui ne se bat pas pour donner un sens, une raison d’être à sa vie. Car jamais la vie n’a été un spectacle auquel l’être humain a été invité à prendre son pied en regardant passer le temps. Encore moins une pièce de théâtre dans laquelle il s’offre en spectateur, mais plutôt un acteur conscient du rôle qu’il est appelé à jouer. Vivre requiert du courage, de la force, de la dignité et du pouvoir –le pouvoir de l’intelligence surtout– de vouloir changer sa situation, transformer sa communauté, comprendre l’autre, son petit cercle d’amis, tendre la main à celui qui souffre, se battre pour de vrai pour sa cité, pour son peuple quand il vous a choisi pour défendre ses intérêts et qu’il puisse vivre mieux.

Nous avons toujours vécu dans l’urgence dans ce pays mais l’urgence de vivre mieux n’a jamais été la priorité de ceux qui nous dirigent et qui malheureusement nous prennent toujours pour des spectateurs et non comme des acteurs pourvus du droit d’avoir un regard sur la chose publique, en un mot sur les affaires de la res publica. Faute de connaître nos droits et d’être toujours présents quand le devoir nous appelle, nous avons toujours vécu dans l’indifférence, donnant ainsi libre cours et plein pouvoir aux fossoyeurs de la patrie qui savent en tout temps comment profiter de notre innocence et notre ignorance. Le grand poète Carl Brouard avait raison de dire dans son poème « Vous » que

« [Nous sommes] une grande vague qui s’ignore, [que nous sommes] les piliers de l’édifice[1] »,

à savoir cette république que nous avons mise debout, et qu’en un seul vrai soulèvement, tout pourra s’écrouler : le président et tous les autres mal élus imposés par les mains invisibles.

Tant que nous aurons un État

« au service d’un petit groupe et toujours prêt à refouler ou contenir le gros de la population dans une sorte de hors-normes, dans une périphérie un peu sauvage et archaïque, aux abords et en dehors de la République[2] »,

l’incertitude sera toujours à nos portes. Il y aura toujours des casses, des rêves brisés et des jours sombres. Car

« La colère au pays est facile et salutaire. À vivre la faim, l’injustice, le racisme et l’exclusion, l’Haïtien a le légitime désir de vouloir incendier l’île[3] ».

Et personne ne pourra nous faire croire le contraire.

Haïti est le pays de toutes les urgences et de toutes les impasses. Un pays toujours en état d’urgence, malheureusement nous ne sommes pas toujours en état d’alerte face aux mensonges, l’injustice et tous les féaux qui nous rongent, nous décapitalisent et nous sucent le sang. Nous n’avons jamais su profiter des urgences pour forger des issues heureuses à nos rêves qui meurent étouffés en l’espace d’un cillement. De vrais et bons départs pour d’heureux lendemains. C’est que nous ne savons pas toujours reconnaître les vraies urgences.

Dans Passion Haïti, ce journal ou ce carnet combien passionnant et foisonnant de couleurs, d’images, de vies et de contrastes à travers lesquels Rodney Saint-Éloi revisite ce pays,

« cette île de tous les dangers, de toutes les beautés, de toutes les passions, de toutes les interrogations, de toutes les douleurs »

pour répéter Yanick Lahens[4], l’auteur montréalais résume le rêve de tout Haïtien, le pauvre autant que celui faisant « partie de cette élite barbare et répugnante[5] » : partir. Il lui faut partir pour « fuir cette marée d’amertume[6] ». C’est cela de nos jours, l’urgence pour cette classe d’Haïtiens incapables de tout, du pire comme du bien, du droit de vivre comme du droit de rêver…

Aujourd’hui devant l’urgence de dialoguer, de construire un vrai pays où il fait vraiment bon de vivre et d’habiter, sans faux-semblants, sans masques et simulacres, il y a aussi et surtout urgence de lire. Le livre est le seul vrai lieu d’une construction véritable.

 

Dieulermesson Petit Frère

 

 

[1] Carl Brouard, « Vous », Pages retrouvées. Œuvres en prose et en vers , Port-au-Prince, Panorama, 1963 p. 20.

[2] Lyonel Trouillot, Haïti (re)penser la citoyenneté, Port-au-Prince, HSI, 2001, p. 87.

[3] Rodney Saint-Éloi, Passion Haïti, Montréal, Hamac, 2016, p. 19.

[4] Yanick Lahens, Guillaume et Nathalie, Port-au-Prince, éd. Lune, 2008, p. 41.

[5] Op. cit., p. 15.

[6] Ibid, p. 17

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