Haïti, cette maladie qui tue le citoyen et qui s’appelle amnésie*

©Alain Snyers | Trou de mémoire

 

Nou fete lanmò Desalin

Men nou pa fete lavi Desalin

Se li k ban nou endepandans

Men nou di l mèsi ak yon konplo Pon wouj […][1]

Defile, Ram, 2008

Un peuple qui n’a pas la mémoire de ses ancêtres est condamné à disparaître. Point n’est besoin de chercher ailleurs pour comprendre que le rapport avec le passé est un élément clé du processus de construction de soi. C’est à partir de ce cap qu’il est possible d’évaluer son cheminement évolutif, de se fixer de nouveaux objectifs et de partir sur de nouvelles bases. Malheureusement chez nous, en Haïti, nous n’avons pas de très bons rapports avec notre mémoire. Nous avons la mémoire courte, dit-on chez nous comme pour signifier que nous n’avons aucune attache avec le passé.

À l’école, on ne nous a pas appris à célébrer la mémoire de nos ancêtres. On est en droit même de se demander si le cours d’instruction civique et morale fait encore partie du curriculum scolaire. Si tel est le cas, combien d’écoles sur le territoire s’y accommodent encore de nos jours. Nous vivons dans une société frappée par une amnésie brutale. Nous n’avons pas la mémoire de nos amours, même pas du passé. Nous avons perdu le sens de l’honneur. Quel Haïtien de nos jours se souvient des couplets de la Dessalinienne ? Savons-nous encore ce que cela veut dire être Haïtien ? C’est par la bouche de Manuel qu’il nous faut l’apprendre :

Si l’on est d’un pays, si l’on y est né, comme qui dirait : natif-natal, eh bien, on l’a dans les yeux, la peau, les mains, avec la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes : c’est une présence dans le cœur, ineffaçable, comme une fille qu’on aime : on connaît la source de son regard, le fruit de sa bouche, les collines de ses seins, ses mains qui se défendent et se rendent, ses genoux sans mystère, sa force et sa faiblesse, sa voix et son silence[2].

Qu’enseigne-t-on de nos jours à nos progénitures dans les écoles, si école il en reste encore ? Avons-nous jamais pris le temps de nous interroger sur ce que nous voudrions faire vraiment de ce pays ? Avons-nous jamais pris le temps de nous interroger sur le sens de l’idéal dessalinien ? Il existe dans toute société où l’on véhicule les valeurs citoyennes, morales et républicaines des dates ayant une portée symbolique. Le 4 juillet aux États-Unis et le 14 juillet en France sont toujours célébrés en grande pompe. Ces dates-là, au-delà du fait qu’elles portent l’étiquette de fête nationale, évoquent bien des valeurs partagées autant collectivement que par chaque citoyen, quelle que soient son origine et son appartenance sociale ou ethnique. Autant que Patrice Lumumba est, aux yeux des Congolais, un héros national ou Georges Washington a une signification pour le petit américain de huit ou dix ans autant qu’Adolf Hitler représente un symbole pour l’Allemand de quatre-vingts ans qui vit même à dix-mille lieux de sa terre natale. Il ne s’est jamais passé une année sans que mon ami vénézuélien, depuis qu’il est ici en Haïti, ne célèbre le 5 juillet et la mémoire de Simon Bolivar.

Aucun respect pour les morts. Il suffit de regarder l’état d’insalubrité et de délabrement de nos cimetières, penser à ce qu’on y fait –de jour comme de nuit– pour se faire une idée du rapport infecte que nous entretenons avec nos morts. Dans les grandes mégapoles, le cimetière est perçu comme un lieu de recueillement. Ici, c’est plus qu’un lieu à fuir. Peu importe les conditions, l’essentiel est de pouvoir sauver sa peau. En 2004, Christophe Wargny écrit :

Haïti est bien un pays en laisse. Ou une île qu’on laisse. Laisser, c’est quitter, dans le sens français de l’île. Abandonner[3].

C’est la Perle brisée, dit-il.

Tout comme le premier janvier, le 20 septembre est une date d’envergure dans notre histoire. Elle porte une grande charge symbolique, c’est la date de naissance du père fondateur de la nation haïtienne, Jean-Jacques Dessalines. Malheureusement le 20 septembre 2016 a été une journée ordinaire. Aucun événement n’a été organisé en l’occasion. Quitte à ce qu’il soit festif ou réflexif. Pas un seul communiqué du gouvernement haïtien pour honorer la mémoire de l’Empereur. Pas un seul historien –reconnu comme tel ou autoproclamé- n’a pensé à attirer l’attention du public sur l’événement. Comme si la venue de Dessalines serait un simple et pur incident. Pas une seule émission radiophonique ou télévisée, autant que je sache, ne lui a été consacrée. Ne devrions-nous pas au moins prendre le temps de nous demander ce que nous souhaiterions transmettre comme valeur aux générations futures ?

L’on va certainement attendre le 17 octobre pour aller

jeter des fleurs

au Pont-Rouge

à Vertières

au Champ de Mars

(et) toutes les offrandes coulées dans la honte […][4],

pour répéter le poète haïtien  René Philoctète.

Parce qu’ici, l’on nous a plutôt appris à commémorer la mort de nos ancêtres plutôt que leur naissance. Parce qu’ici, nous avons cette habitude d’honorer les morts plutôt que les vivants. Mais il peut arriver qu’on oublie également tout du 17 octobre. Car si l’on se souvient bien, une fois le ministère de l’Éducation nationale avait jugé bon de ne pas compter le 17 octobre au nombre des jours fériés dans le calendrier scolaire. C’était au cours de l’année académique 1999-2000. Une simple omission, avait-on pris le soin de préciser, sans la moindre gêne, devant les protestations des uns et des autres, en particulier les syndicats d’enseignants et les simples citoyens. Dans le politique comme le social et le culturel, partout l’amnésie.

Personne n’aura le courage de dire que Lyonel Trouillot est l’un des grands écrivains que le pays a produits ces vingt dernières années. Que Yanick Lahens est l’une des femmes-écrivains les plus représentatives sur la scène littéraire internationale. Que Marie Alice Théard est une référence en matière de promotion de l’art haïtien, en particulier la peinture. Ou que Wêche et Orcel sont deux voix sublimes de la nouvelle génération littéraire. Parce qu’un jour, Wébert Charles a eu le malheur de dire que Jean-Claude Fignolé est le plus grand écrivain contemporain vivant de la littérature haïtienne[5], une foudre d’injures lui était tombée dessus. C’est que nous aimons tellement faire semblant.

On aura beau chercher, en cette période électorale, à m’assigner à tel groupe ou camp politique pour avoir soulevé cette question. Inutile pour certains mais qui a toute son importance pour d’autres. Que m’importe. Il n’a jamais été autrement dans cette République. À partir du moment où vous vous mettez à défendre des valeurs citoyennes, l’on cherche toujours à vous coller des étiquettes. C’est que l’on nous a toujours enseigné à faire « comme monsieur Jourdain ».

Il est vrai que la culture populaire haïtienne a tant soit peu perpétué le nom et la mémoire de Dessalines par le biais des proverbes, contes et chants traditionnels, mais combien de nos écrivains ont pensé à faire de lui une figure littéraire, un être de papier. Tel que l’on voit des œuvres romanesques qui racontent les hauts faits d’armes de grands hommes qui ont fait l’histoire. Par exemple, le cardinal de Richelieu dans Les trois mousquetaires d’Alexandre Dumas, le roi Charlemagne dans La chanson de Roland, Rafaël Sánchez Mazas immortalisé dans Les soldats de Salamine de Javier Cercas. De la période dite pseudo-classique à nos jours, il existe très peu d’œuvres littéraires –tous les genres confondus– à être consacrés à Jean-Jacques Dessalines, encore moins à la révolution haïtienne[6].

Dans Haïti (re)penser la citoyenneté, Lyonel Trouillot écrit que :

Si l’on compare le corpus littéraire haïtien à ceux des pays d’Amérique Latine (Cuba, le Brésil, le Mexique…), Haïti a produit une littérature souffrant d’une grande carence d’épopée et de référents nativistes. […] Par ailleurs, quel héros de l’Indépendance (ou plus largement de l’Histoire) d’Haïti a acquis le statut littéraire de José Marti ou d’Ernesto Guevara ? Quel écrivain haïtien est à l’Artibonite (le temps aura peut-être manqué à Jacques Stephen Alexis) ou à la Grande-Anse ce qu’Amado est au Nordeste brésilien ou Vargas Llosa à l’Amazonie ? […] Quel événement historique haïtien a-t-il été accompagné par l’instruction publique ou les institutions étatiques ou privées ! Les États-Unis ont créé le « Thanksgiving » à grand renfort de supports institutionnels. La Seine a fait le tour du monde avec Villon, Apollinaire, Aragon et combien d’autres. Tant citée et tant écrite qu’on pourrait la croire aussi vaste que le Congo. Avons-nous un Péguy et sa « Muse endormeuse », sa Geneviève et sa Jeanne ? Il nous faut remercier Césaire, venu d’une île voisine, d’avoir su faire d’Henri Christophe une figure du patrimoine littéraire universel ![7]

L’on a souvent reproché à l’auteur de Kanndjawou, son côté démagogique et subversif mais il faut reconnaître qu’il a toujours été un écrivain sarcastique et novateur. Il nous faut autant de pages d’histoire que de romans sur ceux et celles qui, au prix de leur vie, ont pu inscrire ce bout de terre sur la carte du monde.

Quand il n’y a plus de souvenirs, plus de mémoire à partager et à transmettre, il n’y a plus lieu d’exister et d’habiter son pays, sa terre. Voilà pourquoi il est d’urgent de penser à une éthique de la mémoire et inventer, chacun à sa manière, un moyen de mettre ensemble, comme l’a si bien dit Marc L. Bazin dans l’introduction du premier tome de Des idées pour l’action[8], « pour construire un pays que l’immense majorité de v[n]os compatriotes n’aspire pas à quitter à n’importe quel prix ».

Dieulermesson PETIT FRERE

 

[1] Nous avons appris à fêter la mort de Dessalines

mais nous ne célébrons jamais sa vie

C’est lui qui nous a rendus libres et indépendants

Nous l’avons assassiné à Pont-Rouge en guise de remerciement…

(Tdr: Il s’agit des paroles de la chanson du groupe RAM)

[2] Jacques, Roumain, Gouverneurs de la rosée [1944], Montréal, Mémoire d’encrier, 2007, p.16.

[3] Christophe, Wargny, Haïti n’existe pas. 1804-2004: deux cents ans de solitude, Paris, Autrement Frontières, 2004, p. 15.

[4] René, Philoctète, Caraïbe, Port-au-Prince, Mémoire, 1995, p. 55.

[5] Wébert, Charles, « 10 romans haïtiens qu’il faut avoir lus dans sa vie », Le Nouvelliste, 21 avril 2014. http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/129949/10-romans-haitiens-quil-faut-avoir-lus-dans-sa-vie.html

[6] Les recherches que nous avons effectuées nous permettent de préciser que seulement huit auteurs ont produit des textes dans lesquels Dessalines apparaît comme personnage. Il s’agit de Coriolan Ardouin (Le Pont-Rouge, voir Poésies complètes), Ignace Nau (Dessalnes, Poème), Liautaud Éthéard (La fille de l’empereur, Théâtre), Massillon Coicou (Vertières voir Poésies nationales), Charles Moravia (La crête-à-Pierrot,Théâtre), Dominique Hyppolite (Le torrent, Théâtre), Félix-Morisseau Leroy (Mèsi papa Desalin, Dyakout 1 ), Jean Métellus (L’année Dessalines, Roman), Jean-Claude Fignolé (Une heure pour l’éternité) et René Philoctète (Qui ira jeter des fleurs au Pont-Rouge, voir Caraïbe)

[7] Lyonel, Trouillot, Haïti (re)penser la citoyenneté, Port-au-Prince, HSI, 2001, pp. 56-57.

[8] Marc L. Bazin, Des idées pour l’action, Port-au-Prince, Imprimeur II, 2008, p. 23.

 


*Le titre de l’article s’inspire d’un entretien de Madeleine Rebérioux à Nicolas Weil dans Les grands entretiens du Monde, Tome III. Penser le malaise social, la ville, l’économie mondiale, Le Monde Éditions, pp. 59-67. Le titre de l’entretien est « Cette maladie qui tue le citoyen et qui s’appelle chômage ».

Nous remercions vivement l’artiste plasticien Alain Snyers qui nous a autorisé à utiliser cette œuvre pour illustrer l’article.

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