6 bis, rue Roussan Camille

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J’habitais seule avec ma grand-mère Via, à Port-Royal. Dans ce vieil appartement de la rue Roussan Camille, j’ai appris à dessiner mes rêves sur du papier quadrillé. C’est là aussi que j’ai appris à mettre du gris dans le ciel sur mes cahiers déchirés aux allures de « la belle au bois dormant ». Tatie est pour moi cette vieille femme qui tient beaucoup à mon éducation. Petite fille gâtée voire même rangée, je n’ai jamais voulu quitter cette maison où j’entends encore sa voix qui m’appelle pour le petit déjeuner. Pour aller me coucher ou lui apporter ses lunettes quand l’envie de lire son journal lui passait par la tête.

C’était à la fin des années 80. En pleine période de la dictature. Mon père ne rentrait pas ce soir-là. Il y avait le couvre-feu. Du moins, c’est ce qu’avait annoncé le porte-parole du président, chef de gouvernement à vie.

Ce matin du 13 avril, mon père était sorti avec son ami Jean, comme ce fut le cas tous les autres matins, prendre le bus à l’angle des rues Roussan Camille et de l’avenue de la République. Tout près de la rue de la Place. Il avait l’air triste. La tête ailleurs, un nuage gris obstruant la gaîté de son visage. Il est parti avec le sourire de mes six ans, mon ombre dans ses bras. Pour ne plus revenir.

Tous les soirs, à son retour à la maison, une fois au seuil de la porte, je courais me jeter dans ses bras pour lui témoigner mon attachement. Mon envie de le revoir à chaque fois qu’il rentrait par la porte principale, laissant sa vieille Peugeot 504 à la sortie de la rue Roussan Camille. Le pas léger, il prenait toujours le sens inverse pour nous rejoindre dans notre « trois pièces ». Lui qui disait toujours qu’il ne faut jamais entrer dans une ville par la porte de sortie. L’inattendu est souvent au coin d’une rue. Ça peut ne pas être tout à fait vrai mais il faut toute de même essayer d’y croire.

À la mort de Gran Ma au début des années 2000, maman, qui, jusqu’ici, vivait en terre étrangère, m’a recommandé de faire mes valises. Me voilà obligée de la suivre jusque dans ces terres lointaines. La vie est de l’autre côté, m’a-t-elle lancé sur un ton décidé, l’air un peu triste et le visage rongé par le chagrin. Je n’ai pas vraiment connu Lilie, cette femme si courageuse et si énergique qui m’a mise au monde. Sinon que par la bouche de Man Via quand elle étalait, sur la galerie, une fierté dans la voix et un accent de vieille provinciale, son passé de femme des campagnes. Très tôt le matin, aux premières lueurs du jour, un panier sur la tête, elle prenait la route du marché pour aller vendre le café grillé. Sur le chemin du retour, elle traversa, non sans peine, la ravine Bois-Sèche, longea la petite rue cahoteuse qui débouche sur la grande route et se rendit chez commère Zane pour faire ses commissions. Elle ne rentra chez elle qu’après un long koze , à la tombée de la nuit.

Ce n’est qu’un mois avant la fin de la grossesse de Lilie que Man Via entra à Port-Royal. Mon père a été la chercher à la station dans sa vieille guimbarde. J’ai grandi dans le murmure de cette ville qui marche vers nous à reculons. La rumeur de notre rue enveloppée de nos habitudes quotidiennes. Nos peurs cachetées dans des bouteilles plastiques une fois les Tonton-macoutes débarqués dans notre intimité. Je n’ai pas vu venir l’Apocalypse. Du moins je n’y ai pas pensé. Comme tant d’autres. Quand j’ai laissé la rue Roussan Camille à la fin de mes études secondaires, j’y ai laissé tout un pan de ma vie. Mes souvenirs de petite fille naïve qui grandissait dans l’insouciance, un air de béatitude dans chaque plainte émanée de mon souffle. C’était, enfin, la cave de mes secrets.

Voilà déjà deux jours que je suis revenue sur les terres de mon enfance. Ce matin-là, je suis allée à la rue Roussan Camille. La maison est encore là. Debout comme un arbre qui pointe le ciel. Vingt ans après, elle n’a pas bougé d’un pouce. Sinon que le bleu de l’extérieur qui a disparu dans les eaux de pluie. J’ai traversé la petite barrière qui lâcha un bruit continu. Comme pour crier sa joie de me revoir après une si longue absence. Dans la cour, un peu à gauche, sur un coin du mur, j’aperçus un morceau de tôle carré faisant corps avec le coin de mur. J’avançai d’un pas, les yeux fixés sur la petite enseigne, j’ai lu ceci : « Bienvenue à la cave des souvenirs » .

Dieulermesson Petit Frère

 

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